Récit d’une arrestation [Texte]

Loi 78 : Récit d’une arrestation banale, répétée 700 fois

Depuis le tout début de la grève, j’ai participé à de nombreuses manifestations. Nous sommes nombreux à œuvrer pacifiquement, sans coups d’éclat, malgré les slogans prétendant que ce ne sera sans doute pas nous qui « changerons le monde ». J’ai condamné en bloc les violences et le vandalisme. Je ne crois pas aux vitres cassées et encore moins aux pavés comme projectiles. Cependant, s’il est un moyen d’action que je juge légitime, c’est bien celui de la désobéissance pacifique. Sans la possibilité de se réunir, de troubler la paix sociale, notre mouvement s’éteindra et avec lui les revendications auxquelles nous croyons. C’est pourquoi j’ai continué de battre le pavé, même après l’annonce de la loi 78. Cette loi que l’on décrie à l’international comme au Québec. Et si vous n’êtes pas encore convaincu qu’elle change réellement la donne, peut-être que ce récit vous en fournira une preuve suffisante.

Dimanche 20 mai 2012, 27e manifestation nocturne. Malgré le coup de filet de la police ayant mené à l’arrestation d’environ 70 manifestants la veille, en compagnie d’un bon ami, nous décidons d’aller protester dans les rues avec des milliers d’autres citoyens. L’itinéraire n’est pas donné, justement en pied de nez à la loi matraque. La présence policière est imposante dès le départ, malgré l’ambiance festive qui se prolonge pendant près d’une heure. Puis, comme fréquemment dans les manifestations nocturnes, des casseurs fracassent la vitrine d’un Vidéotron, sous les huées des manifestants. Dès lors, c’est la guerre. Aucune intervention ciblée, la cavalerie se met en branle, bombes de toutes sortes à l’appui. L’antiémeute, depuis quelque temps, ne fait plus preuve d’aucun discernement. Pour plusieurs d’entre eux, ces affrontements ont pris une dimension personnelle. Ils en ont assez des heures supplémentaires, des roches par la gueule et des insultes fusant de toutes parts. Tenez-vous-le pour dit si vous retournez dans la rue (j’espère que vous le ferez) la seule technique de la police, présentement, c’est de charger une portion de la manifestation en tentant de prendre en souricière le plus d’individus possible. Peu importe qui ils sont, leur âge ou la raison de leur présence sur les lieux.

Après avoir été dispersé quelques fois, tentant chaque fois de poursuivre la manifestation pacifiquement un peu plus loin en se rassemblant, ça devient un peu trop chaud pour mon pote et moi. On décide de s’en aller avant de ne plus pouvoir. Mais alors que l’on tourne le coin, la foule se met à courir dans notre direction, poursuivie par des policiers qui nous crient de nous disperser. Merci pour le conseil, messieurs, mais vos collègues, qui nous chargent aussi de l’autre côté, nous crient la même chose en brandissant rageusement leurs matraques. L’étau se resserre et nous le sentons tous. « À go, on brise leur ligne », crie un manifestant. « Un, deux, trois… GO! » C’est la folie furieuse, quelques-uns réussissent à traverser le cordon policier où il est moins dense, se prenant quelques coups de matraque au passage. Pas de chance, ceux de notre côté sont nombreux et vraiment motivés à nous démolir le visage. Même si nous sommes sur le côté, avec d’autres passants, les policiers nous chatouillent gentiment les côtes avec leur bâton, nous faisant rapidement comprendre qu’ils nous veulent aussi dans leur peloton d’exécution. Ça y est, d’un côté de la rue comme de l’autre, deux bonnes prises. De notre côté, nous sommes facilement 70 entassés entre des voitures, une devanture de marché et des policiers qui semblent tenir plus du taureau que de l’homme.

L’un des policiers, enragé, se met à nous insulter, nous traitant de fous, nous qui, supposément, sommes ceux qui lui ont lancé des pierres. La plupart des manifestants sont très calmes, ne résistant pas du tout à l’arrestation alors que quelques-uns tentent de négocier, de s’expliquer ou bien d’injurier les policiers. Ça ne dure pas, à la demande des policiers, tous finissent par s’asseoir, attendant patiemment que l’on vienne leur expliquer pourquoi ils ont été arrêtés. L’un des policiers est plus conciliant et répond aux interrogations des détenus. C’est bien le seul, car les autres font montre d’un manque de professionnalisme flagrant en nous insultant copieusement. L’attente est longue, confinés que nous sommes. Finalement, d’autres policiers arrivent pour demander les cartes de presse. La journaliste de La Presse est libérée. Pour nous, la soirée est loin d’être terminée. Environ une heure plus tard, les inspecteurs arrivent, tirés à quatre épingles, en compagnie d’autobus de la Société des transports de Montréal qui feront office de fourgons pour ce soir. Vive le transport en commun! On nous récite l’avis d’arrestation qui stipule qu’en vertu de la loi 78, nous sommes arrêtés pour attroupement illégal. Le tout est filmé par l’inspecteur.

Puis, l’embarquement débute. Les volontaires sont emmenés les premiers. Là, ça se corse un peu. Les policiers emmenés en renfort pour l’opération sont encore plus brutaux que ceux qui nous ont arrêtés. Un par un, les manifestants n’offrant aucune résistance sont amenés dans les autobus alors que les policiers les plus goons s’amusent à leur tordre les bras et les poignets avec créativité, tout en les injuriant. Je finis par me porter volontaire en saluant mon ami. Maintenant ou plus tard, autant y aller tout de suite. Tranquillement, je me lève, faisant bien attention à me montrer bien docile. Peine perdue, mes bras sont rapidement tordus par les deux policiers qui m’amènent vers l’autobus. « Wow, il est laid ton tatouage, tu n’as vraiment aucun goût! » « Monsieur le manifestant, vous puez, vous auriez dû vous laver avant de venir. » « Ne résistez pas, monsieur », ajoute l’un d’eux en me contorsionnant le bras derechef. Rendus derrière le bus, loin des manifestants, ils se gâtent encore plus en m’enlevant mon sac à dos. « Votre sac est pris, monsieur, essayez de coopérer », disent-ils en me tordant les bras dans tous les sens afin que je ne puisse pas l’enlever. Puis, la fouille débute. Évidemment, ils trouvent dans ma poche ce qui leur donne des munitions contre moi, un fameux iPhone. « Oh, monsieur a un iPhone et il ne peut pas se payer ses études », s’exclament-ils tout en le lançant au fond d’un grand sac en plastique qui touche le sol. Le policier en question me regarde dans les yeux tout en levant le sac pour le refrapper aussitôt sur le sol, fier de son coup. Ils finissent par faire ce pour quoi ils m’ont amené en me passant les menottes de fortunes, constitués de tie-raps qu’ils ne se gênent pas pour serrer un peu trop. Et hop, dans le bus, le méchant terroriste.

 Les autres y passent tous aussi, sans discrimination, puisqu’on leur réserve le même traitement. Tous sauf un, d’origine asiatique, qui doit, en plus, subir les commentaires racistes de ces atrophiés de la cervelle aux biceps surdimensionnés, dopés à l’autobronzant. Qu’est-ce qu’on se sent en sécurité auprès de nos agents de la paix! Finalement, l’autobus se dirige en direction du poste de police le plus près, c’est-à-dire celui de Langelier, à l’autre bout de Montréal, dans l’Est. Nous étions au centre-ville. Ont-ils voulu nous éloigner de l’action? Plutôt nous narguer en sachant qu’il ne serait pas aisé de revenir de Langelier à 2 h 30 du matin? Je préfère leur laisser le bénéfice du doute en me disant que c’était le seul centre qui pouvait nous accueillir. En chemin, l’inspecteur nous explique que nous pouvons appeler un avocat, nous donnant le numéro. Sauf que nous n’avons plus nos téléphones et que nous sommes menottés par des bouts de plastiques qui nous mordent la peau.

Quoi qu’il en soit, nous finissons par arriver au poste où ils nous identifient, prenant au passage de beaux portraits de nous pour leurs dossiers. N’oublions pas notre cadeau personnalisé : une belle amende de 634 bidous, sonnants et trébuchants à remettre à ceux qui nous oppriment. Voilà comment faire taire la révolte selon le Parti Libéral du Québec, en nous saignant économiquement, ce dans quoi ils excellent. Au poste, quelques policiers nous redonnent légèrement confiance en la profession, se montrant ouvert à discuter en attendant que l’autobus nous ramène à la station de métro (fermée) la plus proche. L’un d’eux, plutôt brillant et compréhensif, nous explique qu’il travaille d’ordinaire sur la brigade Éclipse luttant contre les gangs de rue et les motards. « Je ne fais pas ce que j’aime présentement, mais j’y suis obligé ». Effectivement, malgré tous les accrochages, les powertrips et les abus de pouvoir que j’ai pu voir ce soir, je ne peux tenir la police pour responsable. Malgré des crétins qui pourrissent ses rangs, elle ne reste que le bras et la matraque de Charest. N’oublions pas qui a voté la loi 78, qui empêche le conflit de se résoudre depuis plus de 100 jours, sacrifiant au passage une ministre.

Je terminerai ce récit en rappelant l’universalité qu’il est en train de prendre. Je vous ai raconté mon arrestation, plutôt banale, sommes toutes. Une arrestation banale pour un crime banal et un citoyen banal. Ce que je tente ici de vous faire comprendre, c’est que ça pourrait très bien être vous. Même si vous ne faisiez pas partie de la manifestation (comme plusieurs de mon groupe), même si vous n’avez insulté personne et encore moins fracassé une vitrine. Cette loi, comprenez-le, permet aussi aux policiers de vous arrêter parce que vous vous trouvez au mauvais endroit, au mauvais moment. Ce récit est banal, mais il pourrait aussi devenir le vôtre. Comme il est devenu celui de plus de 700 personnes en moins d’une semaine.

C’est pourquoi nous devons continuer de nous battre contre cette loi liberticide, dans la rue, sur les Internets et sur vos perrons avec vos casseroles. Et malgré l’amende, sachez que je retournerai dans la rue désobéir. Je vous invite à faire la même chose.

Thomas Dupont-Buist

(Crédit photo : Olivier PontBriand, La Presse)

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3 commentaires le “Récit d’une arrestation [Texte]”

  1. Daniel Hémond
    25 mai 2012 à 13 h 38 min #

    Pourquoi sommes-nous surpris? Moi je ne le suis pas.
    La révolution tranquille n’était pas une révolution, et elle ne sera jamais plus tranquille.
    Il suffit d’une étincelle pour rallumer le volcan. L’insoutenable mépris de Charest, qui est devenu le mercenaire de Power Corp, l’insoutenable arrogance du Parti Libéral et des élus en général et l’augmentation des frais de scolarité a été, ici, cette étincelle, comme l’immolation d’un vendeur hambiluant fut l’étincelle du ”Printemps Arabe.”
    Le peuple de Montréal: les étudiants qui vivent en colocs, les pauvres qui tirent la diable par la queue, les oubliés de la finance et du profit à tout prix, ceux qui n’ont rien à côté de tous ceux qui ont tout et qui ont le mépris trop facile, monsieur et madame tout le monde qui n’ont que leurs casseroles pour manifester leur désespoir, leur dégoût des privilégiés égoistes et leur colère contre les abus de la classe des dirigeants qui s’empiffrent, le peuple de Montréal redécouvre la force du nombre.
    Le volcan est rallumé et je ne vois pas comment il pourra être étouffé de si tôt.
    Voius aurez beau armer tous les policiers, battre tous les étudiants, quand tu n’a rien, tu n’as rien à perdre. Notre société a été occupée par des cochons qui ont tout pris en laissant des miettes et des déchets aux autres. La collaboration des élus avec les profiteurs, les ripoux, les chambres de commerce n’a apporté que scandales et déficit et ultimement la fin de l’état providence. Aujourd’hui, il faut être branché avec la corruption pour devenir riche sur le dos des payeurs de taxes.
    Je crois que cette saison, la saison des ripoux tire à sa fin.
    J’”espèere que le peuple souverain va enfin se mettre à table et faire payer les profiteurs.
    Le Québec appartient aux Québécois, à tous les Québécois, et la main mise des ripoux sur notre vie est terminée.
    Dépêchez-vous d’offrir une solution au peuple si non le peuple en trouvera une qui ne sera pas à votre avantage. Le chien d’or est à son réveil, le temps de mordre est arrivé.
    Aujourd’hui les casseroles, demain qui sait ce qui sera brandit à votre face. On sait comment ça commence mais on ne sait jamais comment ça se termine.
    Pendant ce temps Charest continue sa dance des canards avec de nouveuax conseillers… pauvre fou.

  2. myriam poirier
    8 juin 2012 à 19 h 45 min #

    ET VOILA TOUT EST DIT!!!!! IL NE FAUT SURTOUT PAS LACHER!!!! UNIS JUSQU A LA RÉVOLUTION CHAREST TON REGNE ACHEVE!!!!!

  3. 15 septembre 2012 à 15 h 17 min #

    Salut!
    Je vous conseille d’envoyer votre témoignage à la CLASSE, La Ligue des droits et libertés et l’AJP: http://liguedesdroits.ca/wp-content/fichiers/Appel_aux_temoignages_repression_Ligue-CLASSE-AJP.pdf

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